Richesse et bonheur pour Schopenhauer
« Il est plus sage de travailler à conserver sa santé et à développer ses facultés qu’à acquérir des richesses, ce qu’il ne faut pas interpréter en ce sens qu’il faille négliger l’acquisition du nécessaire et du convenable. Mais la richesse proprement dite, c’est-à-dire un grand superflu, contribue, peu à notre bonheur ; aussi beaucoup de riches se sentent-ils malheureux, parce qu’ils sont dépourvus de culture réelle de l’esprit, de connaissances et, par suite, de tout intérêt objectif qui pourrait les rendre aptes à une occupation intellectuelle. Car ce que la richesse peut fournir au-delà de la satisfaction des besoins réels et naturels a une minime influence sur notre véritable bien-être ; celui-ci est plutôt troublé par les nombreux et inévitables soucis qu’amène auprès de soi la conservation d’une grande fortune. Cependant, les hommes sont mille fois plus occupés à acquérir la richesse que la culture intellectuelle, quoique certainement, ce qu’on est, contribue bien plus à notre bonheur que ce que l’on a.
Combien n’en voit-on pas, diligents comme des fourmis et occupés du matin au soir à accroître une richesse déjà acquise ! Ils ne connaissent rien par -delà l’étroit horizon qui renferme les moyens d’y parvenir ; leur esprit est vide et par suite inaccessible à toute autre occupation. Les jouissances les plus élevées, les jouissances intellectuelles sont inabordables pour eux. C’est en vain qu’ils cherchent à les remplacer par des jouissances fugitives, sensuelles, promptes mais coûteuses à acquérir qu’ils se permettent entre temps. Au terme de leur vie, ils se trouvent avoir comme résultat, quand la fortune leur a été favorable, un gros morceau d’argent devant eux, qu’ils laissent alors à leurs héritiers le soin d’augmenter ou aussi de dissiper. Une pareille existence bien que menée avec apparence très sérieuse et très importante, est donc tout aussi insensée que telle autre qui arborerait carrément pour symbole, une marotte ;
Ainsi, l’essentiel pour le bonheur dans la vie, c’est ce que l’on a en soi-même. C’est uniquement parce que la dose en est d’ordinaire si petite que la plupart de ceux qui sont sortis déjà victorieux de la lutte contre le besoin se sentent au fond, tout aussi malheureux que ceux qui sont encore dans la mêlée. Le vide de leur intérieur, l’insipidité de leur intelligence, la pauvreté de leur esprit les poussent à rechercher la compagnie, mais une compagnie composée de leurs pareils….
Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, Aphorismes sur la Sagesse dans la vie. Ici Chez Alcan, 1907 p 4à et41